A l’inverse des écosystèmes naturels dont 95 % associent une strate herbacée et une strate arborée, l’immense majorité des systèmes cultivés intensifiés ne comprennent qu’une seule strate de végétation, et beaucoup sont monospécifiques. Les systèmes agroforestiers sont au contraire des systèmes cultivés qui associent espèces arborées et herbacées selon plusieurs strates, et qui incorporent une diversité spécifique souvent élevée. Ils représentent donc des modèles pertinents dans une démarche de transposition des acquis de l’écologie vers l’agronomie et sont à ce titre au cœur de la problématique développée par l’Unité Mixte de Recherche Fonctionnement et conduite des systèmes de culture tropicaux et méditerranéens (UMR SYSTEM).
Les agroforêts sont des « systèmes agroforestiers complexes » (de Foresta et Michon (1996), de Foresta et al. 2000) c'est-à-dire des systèmes qui ont l’apparence de forêts naturelles primaires ou dégradées (photos), mais qui sont en fait des plantations établies par les agriculteurs sur des surfaces de 1-2 ha, gérées – sur le moyen à long terme, appropriées de manière individuelle ou familiale, et rarement conduites de façon intensive. Dans leur phase mature (productive) ces systèmes sont caractérisés par une structure de végétation complexe, un grand nombre de composants (arbres, plantules, arbustes, lianes, herbacées), et un fonctionnement écologique similaire à celui observé pour les forêts (cycle des nutriments, dissémination, régénération) (de Foresta et Michon, 1996). Mais ces agroforêts sont pilotés par les agriculteurs qui en attendent une gamme de service et peuvent donc être considérées comme des systèmes de culture.
Ces agroforêts sont établies progressivement à partir de la transformation de l’écosystème initial via la plantation d’arbre et la gestion de la végétation naturelle. Mais le plus souvent les agroforêts sont issues d’un système de culture sur brûlis et sont établies par la plantation d’une combinaison délibérée d’espèces arborées et leur enrichissement naturel après la défriche totale de la végétation d’origine (de Foresta et Michon, 1996).
En zone tropicale humide , les plantations paysannes de cultures pérennes à vocation commerciale (caféiers, cacaoyers, palmiers à huile, hévéas, etc) sont souvent associées à diverses espèces arborées (complantées et/ou conservées) fournissant des services et des produits utiles à l’homme (bois d’œuvre, fruitiers, produits médicinaux, etc…).
La multifonctionalité (économique, environnementale et sociale) apparait comme la richesse intrinsèque de ces systèmes. Elle correspond à la fois à la production de cultures commerciales (essentiellement caféiers et cacaoyers) et peu ou non commercialisées (avocatiers, fruitiers, colatiers, plantes médicinales…), à la fourniture de services écologiques (conservation de la biodiversité, maintien de la fertilité des sols, qualité des eaux…), à la fourniture de biens sociaux (avec la constitution d’un patrimoine) et culturels (avec la préservation de lieux sacrés).
Les performances des cultures commerciales sont clairement déterminées par le niveau d’ombrage apporté par la strate supérieure et la richesse de celle-ci est variable selon les systèmes. Selon les points de vue, cette richesse est un atout ou un frein à la performance. C’est un atout lorsque la durabilité de la production et les services écologiques relatifs à la biodiversité sont mis en avant et que les avantages d’un système extensif sont recherchés (flexibilité du travail, faiblesse d’utilisation ou absence d’intrants chimiques). C’est un frein pour la maximisation du rendement des cultures commerciales. L’évaluation du rôle du niveau d’ombrage n’est pas évidente, comme par exemple pour la gestion de l’enherbement, et pour la maitrise des équilibres cultures-bioagresseurs dont certains sont favorisé par de forts niveau d’ombrage, tandis que d’autre prolifèrent sous faible ombrage. Le niveau d’ombrage apparait bien comme la variable clef pour gérer la multifonctionalité de ces systèmes et leur durabilité mais la façon dont cette variable doit être pilotée ne fait pas consensus. La gestion de l’ombrage relève d’un compromis entre production des cultures commerciales, autres productions et services et temps de travail/intrants sur la parcelle, à évaluer selon les performances et la durabilité recherchées.
Les agroforêts représentent un mode de mise en valeur du milieu particulièrement original et performant sur le plan environnemental, mais qui s’avère fragile au regard des dynamiques actuelles de développement rural. Elles sont en effet en équilibre dynamique avec d’autres système de culture (à vocation vivrière et commerciale), en particulier avec des système de culture à base de plantes pérennes (palmiers à huile et hévéa) mono-spécifiques dont la performance économique est très forte. A la performance économique des plantations mono-spécifiques s’oppose la multifonctionalité des agroforêts, qui devrait être mieux rémunérée pour en assurer la pérennité. Pour cela, faut-il intensifier la production des agroforêts en réduisant l’ombrage, au prix de la perte d’une partie de la multifonctionalité ? Ou alors faut-il enrichir les agroforêts avec de nouvelles espèces commerciales comme les fruitiers, les agrumes dont la demande pour les marchés urbains ne cesse de croître ?
Par ailleurs, la question de l’amélioration des filières de commercialisation des produits des agroforêts, souvent informelles, a été soulevée. Mieux valoriser les divers produits des agroforêts permettrait en effet d’améliorer leur rentabilité économique. Dans cette optique, le bois d’œuvre, une ressource originale commune à toutes les agroforêts est encore très mal valorisée du fait du statut juridique actuel du bois dans de nombreux pays d’Afrique, mais représente d’importants enjeux pour l’avenir des agroforêts.
Enfin, se développent des mécanismes de rémunération des services écologiques (conservation de la biodiversité, de la qualité des eaux etc…) qui constitueraient un bon moyen de valorisation des agroforêts, mais nécessitent à la fois des décisions politiques et une évaluation des services écologique fournis par les agroforêts.
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