L’agroforesterie consiste à associer arbres et cultures sur les mêmes parcelles .. C’est une rupture de paradigme : la norme actuelle est la séparation spatiale entre agriculture et forêt, entre cultures et arbres, entre forestiers et agriculteurs. Les parcelles agroforestières sont multifonctionnelles : elles produisent à la fois du bois et des produits agricoles, elles peuvent contribuer à protèger les sols, les eaux, la faune sauvage, à diversifier les paysages ruraux, à enrichir le patrimoine des exploitations agricoles.
En Europe, quelques systèmes agroforestiers traditionnels persistent dans certaines régions : prés-vergers pâturés, maïs dans les peupliers, noyeraies ou arbres fruitiers avec cultures intercalaires. Mais aujourd’hui, ce sont surtout des systèmes agroforestiers modernes que nous proposons, adaptés à la mécanisation des cultures ou des pâtures intercalaires. Ces agroforêts modernes associent notamment des céréales et oléoprotéagineux à des noyers, cormiers, poiriers, alisiers, érables, frênes, mélèzes… D’autres systèmes avec du maraîchage, de la vigne ou des arbres fruitiers en culture intercalaire sont aussi concernés.
Chardons, Chauve-souris, Rolliers, Acariens, Syrphes, Carabes, … Plusieurs équipes étudient l’impact des arbres plantés en agroforesterie sur différentes composantes de la biodiversité des terroirs cultivés. L’impact des arbres résulte également de la végétation d’accompagnement qui s’installe au pied des arbres, dans la zone non mise en culture. Pour les chauve-souris, les arbres offrent un écho radar qui leur permet de recoloniser les zones agricoles. De nombreuses espèces emblématiques de la biodiversité patrimoniale apprécient fortement les parcelles agroforestières, comme le rollier (Coracias Garrulus ) qui utilise les arbres comme des perchoirs de chasse. De nombreuses espèces d’insectes sont inféodées à la couronne des arbres, ou attirées par les fleurs qui garnissent la bande enherbée au pied des arbres. Certaines de ces espèces sont des auxiliaires pour la lutte contre certains ravageurs des cultures (Syrphes, ).Plusieurs dispositifs expérimentaux ont été mis en place il y a une quinzaine d’années par notre UMR. Ces dispositifs sont localisés en Languedoc-Roussillon, et incluent une quarantaines d’espèces d’arbres différentes, avec des cultures intercalaires de blé dur et de vigne, selon les terroirs. Ils permettent à de nombreuses équipes une approche pluridisciplinaire et concertée de ces systèmes de cultures. Le site de Restinclières est le plus important, avec 45 ha de plantations, et représente un véritable laboratoire sans mur. Une dizaine d’équipes de recherche et de développement, coordonnées par l’INRA, ont pu étudier en vraie grandeur le fonctionnement de parcelles agroforestières sur ce site unique en Europe, et mis à disposition par le Conseil Général de l’Hérault. Un site similaire va être mis en place en Picardie, à l’Institut Lasalle-Beauvais, qui servira de référent pour la moitié nord de la France.
Dans le cadre de plusieurs programmes successifs, un réseau national de parcelles de démonstration est progressivement mis en place dans une quarantaine de départements. Notre UMR apporte son expertise pour la conception de ces parcelles, et l’identification des modalités d’itinéraires techniques à comparer sur chaque site.
Pratiquer l’agroforesterie n’est pas anodin du point de vue réglementaire . Jusqu’en 2002, il était impossible aux agriculteurs français (et européens) de faire de l’agroforesterie, car les arbres plantés conduisaient à perdre le bénéfice des primes PAC, ce qui était totalement dissuasif. Plusieurs évolutions réglementaires ont permis de changer cette situation : depuis 2002, la présence d’arbres sur une parcelle cultivée n’entraîne plus la perte des aides PAC, sous certaines conditions de densité des arbres ; depuis 2009, des aides pour planter des arbres en agroforesterie sont pour la première fois disponibles, dans le cadre de la mise en oeuvre du RDR Européen. Les arbres agroforestiers et leur emprise au sol vont également être pris en compte dans les calculs d’infrastructures écologiques des exploitations, pour l’application des régimes de conditionnalité des aides. Enfin, des réflexions en cours devraient conduire à préciser la fiscalité des arbres agroforestiers, qui devraient être considérés comme des immobilisations, car ils font partie intégrante du système de production et ils sont destinés à rester durablement sur l'exploitation. Cela aurait pour conséquence de ne pas soumettre à imposition la vente des arbres, considérée comme une cession d’immobilisation.
Les travaux de notre UMR ont surpris, car ils ont montré que la gestion de systèmes de culture agroforestiers modernes est accessible aux agriculteurs européens. Parmi les résultats importants, on peut retenir que 1) Les arbres aiment les cultures, et poussent nettement plus vite que sans culture. Les arbres s’adaptent très bien aux conditions cultivées… surtout par leurs systèmes racinaires ; 2) Les cultures tolèrent bien les arbres, à condition que la densité d’arbres soit inférieure à 100 arbres/ha ; 3) La biodiversité des parcelles agroforestières est un monde à découvrir ; 4) La mécanisation et la conduite du système sont à la portée de tous les agriculteurs ; 5) L’agroforesterie est très rentable : elle permet sur le long terme de doubler le revenu d’une parcelle agricole, sans sacrifier le revenu à court terme.
Nous avons mesuré, et nous modélisons la productivité des parcelles agroforestières. Dans nos parcelles expérimentales, elle est de 20 à 50% plus élevée que celles d’un assolement où arbres et cultures sont séparées. Ce résultat essentiel indique que arbres et cultures sont complémentaires dans l’exploitation des ressources, et que cette complémentarité est plus forte que les compétitions.
Du fait de leur espacement, qui limite les compétitions entre arbres, et de la présence de la culture intercalaire (fertilisation, désherbage), les arbres poussent plus vite en agroforesterie. Ce résultat a été confirmé dans de nombreuses conditions pédoclimatiques.
Christian DUPRAZ
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